N° 23 octobre 2012

Des chefs de parti ont fait mentir les sondages aux Pays-Bas

Le paysage politique néerlandais après l’éléction du 12 septembre dernier et
l’écrasement du parti populiste de Geert Wilders. Peut-on faire des comparaisons
avec la Flandre ?

Une très longue négociation politique
est en cours aux Pays-Bas : la
formation d’un gouvernement
alliant les libéraux du premier
ministre, Mark Rutte, et des travaillistes
du PvdA, conduits par Diederik
Samson sera longue et difficile,
parce que leurs recettes pour
surmonter la crise sont aux antipodes
l’une de l’autre. Mais les deux
partis, sortis en tête du scrutin du
12 septembre dernier n’ont en principe
pas le choix : avec 41 sièges
pour les libéraux (contre 31 en 2010)
et 38 pour les travaillistes (contre
30 en 2010) eux seuls peuvent former
une majorité au sein de la
« deuxième Chambre », qui compte
150 élus. Et l’expérience du gouvernement
minoritaire sortant, libéraldémocrate-
chrétien, soutenu de
l’extérieur par les populistes du PVV
de Geert Wilders s’est révélée assez
désastreuse.

Alors, les discussions seront
longues. Aux Pays-Bas, cela n’a rien
d’insolite : un accord de gouvernement
est négocié dans les
moindres détails, pour s’éviter tout
accident en cours de législature. Un
peu comme, chez nous, la mise au
point du compromis sur la scission
de BHV et la réforme de l’État a pris
énormément de temps, mais en a
épargné au moment du passage
des textes devant les assemblées.
La quadrature du cercle aurait été
encore bien plus difficile à résoudre,
chez nos voisins du nord, si la
gauche extrême avait largement
distancié le PvdA, comme tous les
sondages le laissaient prévoir,
avant l’élection : à l’arrivée, elle a
conservé ses 15 sièges. Et si le
nombre d’élus du PVV n’était pas
retombé de 24 à 15, alors qu’on lui
prédisait au moins un statu-quo,
après une campagne extrêmement
anti-européenne, flattant l’euroscepticisme
d’un nombre croissant
de Néerlandais.

Une des caractéristiques du paysage
politique néerlandais, après
l’élection du 12 septembre, c’est qu’il
est resté terriblement morcelé :
onze partis sont représentés au
Parlement, avec, derrière les traditionnels
libéraux, travaillistes, chrétiens-
démocrates (en chute libre
depuis le retrait de leur dernier Premier
ministre, Jan-Peter Balkenende,
après une piteuse défaite : ils ne
conservent désormais plus que 13
élus), et les populistes de Wilders,
les libéraux de gauche de D66 (12
élus) ; un petit parti confessionnel
traditionaliste, la Christen Unie (5
députés), ou encore les écolos de
GroenLinks (4 élus). Et puis le SGP
(Staatkundig Gereformeerd Partij),
un parti protestant encore plus
conservateur que la Christen Unie à
qui 2,1% des votes ont valu 3 élus ; le
PvdD (Parti des animaux) qui a
gardé ses 2 députés avec 1,9% des
voix, à égalité de résultat et d’élus
avec le parti des aînés 50Plus.
Vingt-et un partis étaient en lice, le
12 septembre dernier : le plus petit
d’entre eux, le NXD, a dû se contenter
de 62 voix.

La comparaison avec la Flandre est
dès lors tentante. Au-delà de la
frontière linguistique aussi, les partis
politiques traditionnels se sont
progressivement délités, pour faire
place à une série de nouvelles formations
 : au fil du temps, Spirit,
ID21, ou la N-VA, sur les ruines de la
défunte Volksunie, ou encore la LDD de Jean-Marie Dedecker. Et, à l’approche
des élections communales
et provinciales du 14 octobre, les
sondages annoncent une montée
irrésistible de la N-VA qui risque de
bouleverser les cartes dans de
nombreuses communes flamandes1.
De là à en prédire l’apocalypse,
pour 2014, après des élections
régionales et fédérales qui
feront le parti de Bart De Wever le
premier parti politique de Flandre,
et de loin, il n’y a qu’un (petit) pas.

Ce scénario, apparemment écrit
d’avance, peut-il être bouleversé, à
la lumière de ce qui vient de se passer
aux Pays-Bas ? La comparaison
peut être faite, mais elle doit être
nuancée : elle n’est jamais raison.

La communauté de langue, tout
d’abord, ne peut faire oublier les distinctions
profondes entre la Flandre
et les Pays-Bas. Différence culturelle,
d’abord : le mode de vie des
Flamands reste plus proche de celui
des Wallons que de celui de leurs
voisins du Nord. Les Néerlandais ne
le marquent-ils pas implicitement
en qualifiant toujours de « Belges »
les habitants de Maastricht et du
Limbourg néerlandais ? Les divergences
d’intérêt entre la Flandre et
les Pays-Bas sont aussi nombreuses
 : le dossier de l’approfondissement
de l’Escaut est emblématique
de la concurrence que sont
font les deux voisins ; on se souvient
notamment de la « convocation
 » de l’ambassadrice des Pays-
Bas par le ministre-président Kris
Peeters, il y a quelque temps déjà ;
imagine-t-on un seul instant Rudy
Demotte adopter pareille attitude à
l’égard de l’ambassadeur de France ?

Sur le plan politique, et malgré les
accusations régulièrement lancées,
surtout de ce côté-ci de la frontière
linguistique, contre la N-VA, on ne peut décemment comparer celle-ci
au PVV de Geert Wilders. Le parti de
Bart De Wever est un parti de droite
extrême ; il n’est pas pour autant un
parti d’extrême-droite, au sens
classique du terme (même si le
récent recrutement de nombreux
sympathisants et anciens cadres
du Vlaams Belang jette le trouble).
Et on ne peut qualifier ses propositions
de populistes, même si certaines
d’entre elles fleurent avec le
populisme : jamais, on n’a entendu
Bart De Wever s’exprimer comme
Geert Wilders sur l’islam, les musulmans,
ou les Grecs.

Ce langage de Geert Wilders – de
feu Pim Fortuyn avant lui – n’a pas
empêché, bien au contraire, les
populistes de connaître une longue
série de succès électoraux, depuis
quelques années, aux Pays-Bas. Un
peu comme le Vlaams Blok puis
Vlaams Belang en Flandre, ou le
Front National de Jean-Marie puis
de Marine Le Pen en France, ont
construit leur succès sur des
thèmes populistes et racistes.

Le PVV n’a par contre pas la flamme
nationaliste qui constitue l’essentiel
du fond de commerce électoral de la
N-VA, et pour cause : les querelles
communautaires n’existent pas aux
Pays-Bas, même si les langues
régionales, comme le
« plattdüütsch » en Limbourg, ou le
frison au nord, ont toujours leurs
défenseurs. Avec ce public flamingant,
la N-VA dispose d’une base
politique plus stable que le parti de
Geert Wilders, très dépendant,
entre autres, de la personnalité de
son leader. On dit également, chez
nous, que Bart De Wever a fait le
succès de la N-VA : l’action politique
du candidat au mayorat d’Anvers a
sans aucun doute fait sortir son
parti de l’ornière où Yves Leterme et
le CD&V avaient cru pouvoir l’enliser ;
mais croire que le retrait de De
Wever entraînerait la chute de la NVA
est négliger la réalité de cet électorat
flamingant, et la qualité des
cadres présents, ou ralliés au parti.

La leçon des Pays-Bas, transposable
à la Flandre, et ailleurs, c’est
par contre qu’un scrutin n’est
jamais joué d’avance. Et que prédire
une large victoire de la N-VA aux
régionales et fédérales de 2014
revient à tirer des plans sur la
comète.

La gauche extrême du SP, qui avait
le vent en poupe, s’est, en effet,
effondrée pratiquement pendant
les dix derniers jours de campagne,
et elle a finalement été tout heureuse
de sauver in extremis les
meubles.

Pourquoi cette vague ne s’est-elle
pas prolongée ? Parce que son leader,
Emile Roemer, est apparu, dans
les débats politiques, comme un
responsable intransigeant, peu disposé
au compromis, analysent des
politologues néerlandais. Tandis
qu’à l’inverse Diederik Samson et le
premier ministre sortant, Mark
Rutte, se présentaient en « premiers
ministrables ». Et à l’égard de
Geert Wilders, les trois leaders politiques
sont apparus comme des
hommes nouveaux, de quoi faire pâlir l’étoile du leader politique. Seul,
le CDA, démocrate-chrétien, qui n’a
manifestement pas pu trouver un
successeur à Balkenende, a continué
sa descente aux enfers.

Retour à la Flandre : on voit mal,
dans le contexte actuel, pourquoi
Bart De Wever redouterait que les
mois à venir fassent mentir les
sondages. Car, dans les différents
partis, on ne voit aucun dirigeant de
taille à lui tenir tête sur les plateaux
 : toute proportion gardée, cela rappelle
un peu l’époque où, en France,
personne n’osait affronter Jean-
Marie Le Pen. Sauf un Bernard
Tapie, dont on ignorait alors les casseroles
attachées à ses basques.

Wouter Beke, au CD&V, n’occupe
pas une position de force, occupé
qu’il est à remettre de l’ordre dans
un parti ébranlé par l’émergence de
son ancien partenaire de cartel. Et il
n’a guère de charisme, voire pas du
tout. Alexander De Croo, à l’Open
vld, doit composer avec des résultats
et des sondages négatifs : on le
sait par ailleurs sérieusement
contesté. Et Bruno Tobback, au sp.a,
n’a pas jusqu’ici fait preuve du
« mordant » de son père. Quant à
Wouter van Besien, chez Groen !, le
poids électoral très relatif des
« Verts » flamands ne lui permet
pas de se positionner en réel « challenger
 ». Les trois premiers, par
surcroît, apparaissent essentiellement
comme des hommes d’appareils
et même, pour Alexander De
Croo et Bruno Tobback, comme des
« fils de... » ; et aucun d’entre eux
n’est réputé pour ses qualités de
débatteur : difficile d’imaginer qu’en
un an et demi, l’un d’entre eux soit
en mesure de faire contrepoids à De
Wever dans l’opinion flamande.

Un dernier constat, enfin : en Région
wallonne aussi, en 2009, des sondages
qui annonçaient tous Ecolo
en tête aux régionales ont été
démentis in extremis par un PS, qui
a réussi à conserver son leadership.
Le parti socialiste a su, alors, mobiliser
toutes ses forces, dans les derniers
jours précédant le scrutin,
pour renverser la vapeur. On a pu
voir, depuis lors, au nord, que le
défunt « État CVP » avait bel et bien
disparu, et que le CD&V avait perdu
cette capacité de mobilisation qui
était sienne. Pour le meilleur et
pour le pire...

N° 23 octobre 2012

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