N° 23 octobre 2012

Après le printemps érable, l’automne des cartables

En février 2012, les étudiants du Québec décident de se mettre en grève
contre la hausse des droits de scolarité. Aprés des mois de manifestations
et de tensions avec le gouvernement, le printemps érable semble bien fini

Les élections provinciales du mardi 4 septembre au Québec Mardi 4 septembre 2012 : élections provinciales au Québec, pour rappel selon un système britannique, scrutin uninominal à un tour, ce qui peut donner des majorités tranchées, des bizarreries comme
un parti qui peut obtenir 30% des
voix et être minoritaire en sièges,
devancé par un parti qui obtient 5%
de voix en moins. Ou aussi des
partis peuvent disparaître ou à
peu près, comme aux dernières
élections fédérales de mai 2011 où
le Nouveau parti démocratique
(fédéraliste [1] de gauche) est passé
de 37 sièges à 103 et le Bloc québécois
(parti souverainiste québecois
au niveau fédéral) de 49 à 4,
proche donc de la disparition.

Au soir des élections, le parti québécois
(centriste et souverainiste)
obtient 54 sièges, le parti libéral
(centre-droit) 50, la coalition avenir
Québec (qui nous ferait penser à la
défunte U.D.R.T.) 19 et le parti
Québec solidaire, (souverainistesécologistes
de gauche) [2]. Donc,
autre bizarrerie pour des Belges,
un gouvernement P.Q. minoritaire,
sans coalition de majorité comme
chez nous. Le parti au gouvernement
doit, pour les actes législatifs,
s’entendre avec l’un ou l’autre
parti d’opposition, afin d’obtenir
une majorité ad hoc composée de
bric et de broc en jouant sur les
rivalités de ses opposants. Déconcertant.
A noter aussi qu’il n’y a
pas d’intégration verticale, le parti
libéral canadien centriste n’a rien à
voir avec le parti libéral québécois
ni avec les listes locales des
maires, et les cumuls sont impensables.
Retenons notre souffle
pour la suite, mais auparavant, un
retour en arrière s’impose, en mars
de cette année, une véritable crise
d’épilepsie politique se déclare.

Ils sont fous, ces Québécois du
printemps érable

Quelle analogie avec le printemps
arabe ? Une convulsion sociale
totale anime la société québécoise,
sociale-démocrate et majoritairement
francophone, avec un taux
de chômage de moins de 7%.
Qu’est-ce donc qui fait monter la
sève politique, sociale-festive et
culturelle, rassemblant à deux
reprises plus de 200.000 manifestants
dans les rues de Montréal,
mouvement protestataire élargi
avec les charivari et les concerts
de casseroles ? Au départ, c’est
l’augmentation des droits de scolarité
universitaires annuels qui
passeront de 2.168 dollars canadiens
(CAD) en 2012 à 3.793 entre
2012 et 2017. Les étudiants québécois,
répètent les ministres du
gouvernement Charest2 , n’ont
guère à se plaindre : les droits de
scolarité québécois sont les plus
bas de toutes les provinces,
moyenne de 5.366 CAD pour le
Canada, 6.640 CAD pour la province
voisine, l’Ontario. Ces argumenteurs
feignent d’oublier que le
Québec, dans son émancipation a
connu, dès les premiers moments de la Révolution tranquille [3], l’instauration
d’un état social-démocrate
avec la gratuité de l’accès à l’université,
gratuité progressivement
rognée avec déclin corrélatif de la
population universitaire en valeur
relative.

Notons ainsi que le taux de scolarisation
universitaire des Québécois
est de 23% pour 38% dans le reste
du Canada. Ces petites augmentations,
qui s’additionnent chaque
année, risquent d’empêcher l’accès
à l’université pour les étudiants travailleurs
adultes, souvent universitaires
de première génération, sommés
de concilier le travail, la famille
et les études comme souvent au
Québec [4] . Notons que cette gratuité
persiste ou à peu près chez nous
dans la Fédération Wallonie-
Bruxelles, en France, en Finlande,
au Danemark, en Ecosse, en Finlande,
en Norvège [5] ou en Suède.

Un gouvernement qui jette de l’huile
sur le feu

Les observateurs les plus impartiaux
se perdent en conjectures sur la stratégie-ou son absence totaledu
gouvernement. Est-ce un calcul
pré-électoral machiavélique, l’arrogance
d’un gouvernement majoritaire
peu enclin aux négociations
conciliatrices ou la répétition de
gaffes dues à la sous-estimation de
l’adversaire ?

Les négociateurs gouvernementaux
ont accumulé maladresses sur
maladresses : mépris affiché pour
les jeunes négociateurs, tentatives
de les diviser, refus de négocier, et
quand la colère monte, quand les
rues se remplissent, quand, oh horreur
 ! certains pourraient nuire à la
grande fête du Grand Prix de formule
1 de Montréal, le gouvernement
fait voter la loi 78 [6] , loi qui aux
yeux de bon nombre d’avocats et de
juristes, est liberticide et illégitime
au regard des déclarations des
droits et libertés garantis par les
chartes québécoise et canadienne.

Le gouvernement a-t-il trouvé son
intérêt dans le pourrissement de la
situation escomptant se présenter
aux élections d’automne comme
l’ultime recours à l’ordre, le garant
de la stabilité des portefeuilles ? La
facture policière, (services de police
de Montréal plus Sureté du Québec)
atteignait, en date du 25 avril, et
donc avant la sécurisation du Grand
Prix F1, plus de 4 millions de dollars
en heures supplémentaires [7].

Klondike des portefeuilles ou des
cerveaux ?

Tout comme son opposant, le Parti Québécois souverainiste, le Parti
Libéral et son premier Ministre Charest développent un projet politique
de centre droit orienté sur l’enrichissez-vous grâce à nos
entreprises. Peu importent les corruptions et les collusions avec la mafia de la construction, les risques écologiques
prévisibles dus à l’extraction
des gaz de schiste, les cadeaux
consentis aux entreprises qui vont
ramasser les richesses minières du
Grand Nord, sans beaucoup de
garanties pour la préservation du
patrimoine naturel et le respect des
communautés autochtones. Les
analystes du budget de l’Etat provincial
montrent que la gratuité de
l’accès à l’université n’aurait coûté
que 1% du budget de l’Etat québécois
à l’exercice 2012, alors que ce
même gouvernement ferme les
yeux sur les gabegies administratives
des directions universitaires
et sur leurs projets immobiliers
irresponsables et gaspilleurs. Ce
même gouvernement a prévu un
montant de 1,25 milliard de dollars
pour réaliser, sur la période 2012-
2017, la restauration des sites
miniers abandonnés par les
grandes compagnies.
« La gestion libérale de la richesse
collective, indique Pierre-Yves
Guay [8] , conduit tout droit au chaos
social. Lorsque les grandes entreprises
fortunées quémandent des
subventions, le gouvernement leur
trouve des millions si rapidement
que les journaux n’ont même pas le
temps d’en parler ». Sans doute que
l’élargissement du mouvement
amplifie une contestation globale
de la politique fiscale et budgétaire
du gouvernement. A l’exercice budgétaire
2017, les 265 millions de
dollars supplémentaires collectés
par la hausse des droits de scolarité
représenteraient 0.33 % du budget.
La question politique drainée par
ces considérations fiscales est bien
celle-là : le gouvernement est-il disposé
à investir judicieusement dans
l’éducation ? On en doute quand on
voit le gouvernement dépenser,
malgré ses engagements antérieurs,
904 millions dollars pour
500.000 postes de travail pour
configurer Windows dans le réseau
de l’éducation alors que l’implémentation
de logiciels libres aussi
performants et compatibles aurait
coûté moitié moins cher.

Est-ce qu’une société socialedémocrate
du nord de la planète n’a
pas intérêt à hausser la productivité
de ses futurs travailleurs intellectuels,
travailleurs logiciels,
réseautiques ou relationnels, dans
un contexte de concurrence accrue
avec les pays BRIC [9] , les dragons
émergents, l’éveil économique de
l’Afrique, et quand se posera bien
vite la question de la solidarité
intergénérationnelle avec les papyboomers
déjà sur le chemin de la
maison de retraite ?
Un travailleur bien formé aidera
mieux un travailleur retraité.

L’acte fondateur de l’âge barbare [10] :
les universités deviennent des
entreprises

L’augmentation des frais de scolarité,
au contraire de ce que prétend le
gouvernement, n’est pas un acte
purement budgétaire, « il s’agit
dans les faits d’une décision proprement
politique, laquelle participe
d’un projet néolibéral de transformation
du rapport que la jeunesse
entretient avec le savoir, les institutions
et la société en général ».
L’éducation devient une prestation
marchande que des étudiants
acheteurs viennent se procurer
dans un contexte culturel et social
de concurrence : les étudiants
deviennent des utilisateurs payeurs
et le budget « sert d’arme de destruction
massive des politiques
sociales ». Dans une carte blanche
du Devoir, le philosophe Michel Seymour [11]
dresse le constat de la
transformation progressive des
universités en entreprises privées à
but lucratif : les universités sont de
plus en plus dirigées par des gestionnaires
n’ayant pas une carrière
de chercheur et leurs salaires ressemblent
à ceux des entreprises
privées avec des primes de départ
pour les recteurs et vice-recteurs
qui frisent l’indécence. Les professeurs
sont assimilés à des
employés sommés de rapporter à
l’université qui les emploie. Les étudiants
deviennent des clients à attirer
et certaines universités créent à
grands frais, comme l’Université de
Sherbrooke [12] , des succursales à
Montréal pour attirer des inscriptions
supplémentaires. Le principe
de la péréquation facultaire, qui
permet de faire fonctionner des
départements moins rentables ou
plus coûteux, est mis à mal et
chaque département devra, dans
les 5 ans, veiller à son équilibre budgétaire.
Chaque poste ouvert à l’Université de Montréal devra s’accompagner
d’un plan d’affaires. Les
universités deviennent des
machines à produire des diplômés
rentables pour les entreprises qui
investissent en finançant des
chaires privées. Les patrons des
grandes entreprises raflent les doctorats
honoris causa refusés à des
spécialistes de Platon.
On peut se faire du souci pour la
recherche libre quand on connaît la
désagréable aventure d’une chercheuse
du département de pharmacologie
d’une université ontarienne
licenciée pour avoir mis en
doute l’efficacité d’un médicament
produit par une firme subventionnant
son département : on ne mord
pas la main qui vous a nourri.

Extensions du domaine de la lutte
et hausse des intensités

Les étudiants québécois, anciens
enfants rois, fils des libéraux post-
68, sont des négociateurs nés habitués
à discuter dans un cadre
démocratique familial avec un père
post-freudien affaibli et une mère
imprégnée du féminisme pragmatique
hérité du matriarcat québécois
traditionnel. La raideur et l’arrogance,
(calculées ?) du gouvernement
et la maturité des dirigeants
étudiants, nullement, bien au
contraire, submergés par la technicité
budgétaire, négociant pied à
pied et proposant des alternatives
fiscales et budgétaires crédibles a
contribué à étendre le mouvement,
à faire tâche d’huile sur des enjeux
plus globaux. Si, comme le précise le
philosophe Deleuze, il n’est guère
de révolutions qui réussissent, n’en
fleurissent pas moins des devenirs
révolutionnaires individuels et de
groupes- on pourrait en passant
observer que les 2 grandes révolutions
inspiratrices de l’imaginaire
politique québécois, la française et
l’américaine, furent d’abord des
révolutions fiscales-le Québec se
porte bien dans l’aventure en
offrant à sa jeunesse et à ceux qui
la soutiennent des devenirs faits de
générosité intergénérationnelle [13],
d’imagination créatrice et d’intelligence.
Ces devenirs d’enthousiasme,
ces intensités vibrantes, c’est
tout d’abord, la joie des charivari
avec les concerts de casseroles, les
étudiants qui résistent avec
humour à la brutalité policière, l’apprentissage
de la lutte, l’ivresse des
manifestations et des rencontres,
les carnavals, les masques Guy
Fawkes [14], l’imagination au pouvoir
dans la confrontation, cette respiration
de la poudre démocratique qui
laissera plus que des traces olfactives
et corporelles dans les
mémoires.

Comme l’écrivait Hegel à propos de
la révolution française, « Depuis que
le soleil se trouve au firmament et
que les planètes tournent autour de
lui, on n’avait pas vu l’homme se
fonder sur l’idée et construire
d’après elle la réalité. Anaxagore
avait dit le premier que l’esprit gouverne
le monde ; mais c’est maintenant
seulement que l’homme est
parvenu à reconnaître que la pensée
doit régir la réalité spirituelle.
C’était donc là un superbe lever de
soleil », cette conflagration sociale a
donné lieu à de superbes exercices
de pensée et de démocratie participative.
Elargissement et extension
des domaines de lutte : l’infâme loi
78 a servi de tremplin pour une
dénonciation globale de la société
néo-libérale et le mouvement étudiant
se trouve à l’avant-garde de la
défense de l’Etat social-démocrate
québécois. Les ralliements se font
nombreux : syndicats, collectifs
d’artistes, professeurs regroupés
dans le site les professeurs contre
la hausse avec le soutien explicite
du parti de gauche Québec Solidaire.
Des solidarités canadiennes et
intergénérationnelles se mettent
en place et des collectifs d’avocats
se portent gratuitement à la défense
des étudiants inculpés par la loi
78. Les élections de septembre se
préparent et étonnement, la
contestation étudiante, suprême
habilité tactique ? s’absente progressivement
du radar : les gaspillages
et les nuisances écologiques,
la corruption du parti libéral
au pouvoir lié par le jeu des commandes
publiques à la mafia de la
construction, la dépendance du
peuple québécois vis-à-vis du gouvernement
fédéral Harper fort
proche de la droite ultra nationaliste
et religieuse étasunienne, ces
constats et revendications qui
montent à l’agenda électoral dessinent
les traits d’une possible victoire
du parti québécois qui porte
comme candidat, dans le comté de
Laval, un des leaders modérés de la
contestation étudiante, Léo
Bureau-Bloin. Elu, à 20 ans, le plus
jeune député de l’histoire du Québec.

Colchiques dans les prés, c’est la fin
de l’été

Et le printemps est fini depuis longtemps.
Dès le premier conseil des
Ministres du 20 septembre, la première
ministre Pauline Marois
annule la hausse des droits de scolarité
et abroge les dispositions de
la loi 12 (projet de loi 78). Elle abolit
la taxe santé (200 dollars canadiens
par habitant) et annonce la fermeture
de la centrale nucléaire Gentilly-
2. Les étudiants retournent
étudier, le syndicat étudiant le plus
radical se met en mode dormance
et les feuilles de l’automne se
parent des plus belles des couleurs,
un peu de rouge cuivré domine.

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N° 23 octobre 2012

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